Il ne disait plus rien, les yeux baissés, toujours révolté dans son âme et dans sa chair, devant ce désir incessant de tuer, n’obéissant qu’avec dégoût à ce besoin, résigné, mais humilié, voyant là quelque chose bien plus que bestial, de dégradant. Couvert de sang, ayant repris sa forme humaine, il n’osait plus bouger. Du sang encore chaud coulait de ses lèvres, et il ne parvenait pas à recracher les restes de fourrure qui étaient encore coincée dans sa bouche. S’il restait là, immobile, en n’y pensant pas, peut-être que tout disparaitrait comme par enchantement ? Et c’est quand il se mit à vomir que la réalité revint le frapper en plein visage.
Combien de temps ? Combien de temps depuis le début du travail d’Adrastreia sur lui et son ressenti sur son don ? Un an et trois mois. Encore aujourd’hui, elle était l’une des sources essentiel à l’acceptation. Dès lors rencontre, elle avait su qu’il n’était pas comme les autres Humains. Elle avait su qu’il se battait contre lui même, se refusant à voir ce qu’il était vraiment. Et si elle ne l’avait jamais forcé à lui dire quoi que ce soit, étrangement, il lui avoua assez rapidement qu’il était terrifié à l’idée de devenir un monstre, et de faire du mal à quelqu’un.Chaque fois qu’ils étaient seuls, elle avait pour habitude de lui retirer son cuir délicatement, et elle n’avait eu de cesse de le rassurer.
« Je n’ai pas peur de toi Matt’. Je sais que tu ne me fera jamais de mal. » Elle avait beau lui répéter souvent, cette phrase lui faisait toujours le même effet. Celui que l’on peut décrire comme les papillons dans le ventre. Il plongea son regard dans le sien, et ils se regardèrent avec une telle intensité, qu’il n’était pas nécessaire de dire quoi que ce soit d’autre à cet instant. Dans un mouvement commun, ils s’embrassèrent, jusqu’à en perdre le souffle, la notion du temps. S’ils étaient doué pour se disputer, ils l’étaient encore plus pour s’aimer.
Combien de temps ? Combien de temps depuis les premiers meurtre ? Neuf mois. S’il était clair qu’il ne faisait que se défendre, cela restait des meurtres. C’était ce qu’il avait toujours redouté. S’en prendre aux animaux était une chose acceptable, après tout, des centaines étaient sans doute tué chaque jour afin de nourrir la population des Cités. Mais s’en prendre à un être Humain, c’était la limité qu’il s’était promis de ne pas franchir. Adrasteia lui avait donné l’espoir que ça n’arriverait jamais, qu’il serait en mesure de se contrôler, mais il avait échoué. Ca y’est ? Etait-il devenu un monstre à présent ?
Il regardait les trois corps autour de lui, impassible. Il avait imaginé bien des choses sur ce qu’il serait amener à ressentir le jour J, et il avait eu tout faux. Il avait aimé. Oui, aimé au point que sur l’instant, il n’avait éprouvé aucune honte, simplement un plaisir intense de se sentir si puissant l’espace d’une seconde. Etais-ce l’adrénaline qui l’excitait autant ou le fait d’avoir ôté des vies ? Ses pupilles étaient dilatées, ses muscles contractés, semblable a un adolescent qui se serait secoué la nouille pour la première fois. Cela aurait pu en rester là, ne jamais avoir de conséquence, mais l’image d’Adra lui vint soudainement. Par les Dragons, qu’allait-elle penser de tout ça ?
Combien de temps ? Combien de temps depuis l’acceptation totale ? Bizarrement, cela s’était fait sans qu’il ne s’en rende vraiment compte. Etait-ce sa mort qui avait tout changé ? Les Abysses avaient-ils débarrassé son âme de ce poids ? Durant des années, il avait vu sa capacité à se transformer comme une malédiction, et non comme un don. Durant des années, sa forme animal n’avait été qu’une extension, un outil de sa colère, une façon d’évacuer sa rage. Durant des années, il l'avait caché aux yeux des autres. Mais un jour, il fut réellement fatigué d’avoir honte de ce qu’il était. Depuis son retour d’entre les morts dans son nouveau corps, il n’avait plus porté son cuir sur le visage et force est de constaté qu’il n’avait attaqué personne.
La nuit était déjà tombé depuis plusieurs heures quand il quitta la Cité des Glaces ce soir. Capuche sur la tête, cape sur le dos, il se dirigea vers le cimetière qu’ils avaient crée avec Adra après l’attaque de la Cité. Il s’accorda un instant pour regarder chaque tombe, leur rendant un hommage silencieux, puis il s’en écarta de quelques mètres. Posant les genoux à terre, il fouilla son sac pour en sortir son ancien cuir, qu’il posa à ses côtés. Lentement, il commença à creuser un trou devant lui à l’aide de ses mains. Le sol était gelé, ce qui rendait sa tâche d’autant plus difficile, mais ce rituel avait une symbolique pour lui. Il creusa sur plusieurs dizaines de centimètres de profondeur et largeur, jusqu’à ne plus sentir ses doigts. Sans aucune hésitation, il se saisit de son cuir, avant de le déposer dans le trou. Il remis la terre en place, la tassant, avant de finalement lever le nez et pousser un long rugissement bestial. Cela pour signé la fin d’un ancien temps. Comme répondant à un appel, les bêtes de la Cité se firent elles aussi entendre. Son ancien corps n'avait jamais refais surface, alors enterrer son masque était une façon de faire le deuil du Matteo qu'il avait été, et laisser enfin place au nouveau. Vivre dans le corps d'un autre n'avait jamais été chose aisé pour lui, mais en cette soirée, il avait décidé d'enfin se l'approprié.
Quand il se promenait avec sa fille dans les bras au coeur de la ville, il se plaisait à lui dire que les animaux étaient les anges de ses terres. Et même si elle était bien trop petite pour comprendre l’importance de ses mots à ses yeux, elle s’agitait toujours devant les tigres blancs de la place centrale, réclamant à sa façon de pouvoir glisser ses petites mains derrière leurs oreilles. Il avait toujours eu une certaine appréhension à montrer à son fils sa forme animal, mais l’heure était venu pour lui de savoir que son père était, tout comme sa mère, différent des autres. Il avait enfin réalisé que la folie était le propre de l’homme, non de l’animal. De ce fait, il n’avait plus aucune raison de renier ce qu’il était vraiment. Une bête, et non un monstre.
